Journal de voyage

Des jardins de thé au pied du massif de Kangchenjunga

Trois semaines après le 11 Septembre 2002, un groupe d'une dizaine de montagnards venant principalement des Alpes découvre le Sikkim, petit état indien enclavé entre le Népal et le Bouthan.

La région de Darjeeling, puis celle tangente au massif de Kangchenjunga, haut de 8598 mètres, seront visitées sous la conduite d'Alfred, élève guide de haute montagne et accompagnateur venu nous accueillir à l'aéroport de New Delhi.

Chapitre 1

Depuis 3 mois, il séjourne en Inde, prenant successivement en charge les groupes souhaitant découvrir l'Himalaya Indien.

Après un vol sans histoire jusqu'à Bagdogra et 6 heures de bus jusqu'à Darjeeling, le groupe se prépare pour une course qui devrait nous amener à la frontière népalaise à la hauteur de Phalu.

Notre hôtesse, solide tibétaine, vantant les mérites du thé émanant de sa coopérative, nous invite à visiter les nombreux jardins de thé à flanc de colline.

Les Camelia sinensis, puisqu'il s'agit du nom botanique du théier, sont repérables au loin par la présence de Prunus lerasoidesinstallés dans toutes les collines environnantes.

Les jardins de thé sont régulièrement inspectés par les nombreuses petites mains pinçant avec adresse les pousses terminales destinées à la torréfaction pour le thé noir, ou au séchage à l'air pour le thé vert.

De nombreuses "tea factory" visitées, les boîtes de thé achetées, le groupe s'ébranle à destination de Singalila pour 5 jours de marche, non sans avoir visité une pagode entourée d'une double rangée de Cupressus calmiriana impressionnant par leur taille estimée à 35 mètres de haut, cyprès du cachemire au port pleureur, probablement l'un des plus beaux parmi ce genre.

L'arrivée quelques jours plus tard à Phalu, bourgade située à la frontière népalaise, me ramène sept ans en arrière, lorsque avec un autre groupe nous avions rencontré de fortes difficultés liées aux conditions météorologiques exceptionnelles - 33 heures de neige ininterrompues -

Le soleil en ce mois d'octobre est encore ardent et ce trek prend des allures de promenade du dimanche. Une nursery de jeunes plants de Rhododendrons attire mon attention. Il s'agit du Grande, magnifique plante à grandes feuilles très proches de son cousin Sinogrande, installé sur le versant nord de l'Himalaya en Chine. Visiblement, un effort pour la reconquête de la forêt est manifeste. Il convient de noter que cet étage de végétation me parait fortement dégradé.

Chapitre 2

Après une nuit bruyante dans un "trekker's hut", animée par les Bengali "nos italiens locaux", la marche sur la crête des premiers contreforts de la chaîne nous dévoile les massifs du Kangchenjunga, le Jannu, l'Everest, le Lothe, le Makalu et le Hooyu, tous dépassant les 7000 mètres, souvent proche, et au-delà des 8000 mètres. Nous entrons dans le royaume des hauts sommets. Il faudra attendre la seconde boucle à la hauteur de la troisième montagne la plus haute du monde - le Kangchenjunga - pour me consacrer quasi exclusivement à la botanique.

Il est vrai que les sentiers annoncés sont pour l'instant de véritables chemins pavés de pierres reposant sur la tranche contrastant avec l'absence d'infrastructure caractérisant les reliefs himalayens.

A l'approche du village de Ramman (2560 m), l'entrée est matérialisée par une succession, de part et d'autre de la route duMagnolia campbelli forme alba aux puissantes charpentes, cédant de ci et de là la place au Betula alnoides aux feuilles allongées.

Au loin, se devine Darjeeling entouré de ses jardins de thé, s'appuyant sur la rivière Ramman, marquant la frontière avec l'état du Sikkim.

Je constate que proche de chaque habitation, le Juglans komarovii est relativement présent, ainsi que dans les forêts environnantes régulièrement visitées par les Bengalis.

Après quelques journées d'approche jusqu'à Thanshing situé à 4200 mètres d'altitude, nous nous engageons dans un sentier très peu utilisé par les groupes. De vastes colonies de Vaccinium glauca bordent le sentier étroit ouvrant le chemin à travers une succession de Rhododendron thomsonii, hauts de 3 mètres et plus.

Les porteurs indiens sont invités par les encadrants de souche Sherpa à ne pas trop s'attarder car l'ours, très présent à cet étage, se révèle être très peu commode avec les hommes.

Le panda roux quant à lui, jusqu'à présent, quelques centaines de mètres plus bas, ne manifeste pas d'inquiétude particulière à la rencontre du groupe.

Le Gaulteria trichophylla, éricacée prostée, dévoile une quantité invraisemblable de baies bleues métalliques apportant une note de couleur dans ce nuage qui, à présent, limite considérablement, la visibilité.

Un sentier de crête rocheux nous invite à la prudence, sans faire appel à la technique d'escalade de roches, nous sommes dans l'obligation de vérifier nos équipements avant de poursuivre notre route.

L'eau est absente depuis quelques heures, l'effort prolongé épuise trop rapidement nos gourdes.

Chapitre 3

De part et d'autre de la crête, à présent, c'est quasiment le vide, le Vaccinium glauco album colonise la totalité des espaces non minéraux. Quelques Sorbus microphylla accrochés à flanc de montagne raguent du sommet des éperons rocheux du sentier favorisant la cueillette de ses baies blanches.

Cependant, de temps à autre, la place au Sorbus ursina bien identifiable par ses fruits roses.

Le groupe s'étire ; Alfred, notre guide, s'interroge sur la lenteur de progression d'un membre à bord de l'asphyxie. L'inventaire rapide de son sac de montagne est édifiant et tout objet n'ayant pas son utilité pour la journée est confié au porteur. Le rythme est maintenu jusqu'à notre arrivée à la hauteur d'une cabane "trekker's hut", qui sera la fin de l'étape du jour à 3600 mètres.

Nous sommes dans une forêt primaire coupée d’un sentier peu utilisé par la population locale. Les environs de la cabane se révèlent botaniquement fort intéressants : l'Erable, Acer caudatum, aux feuilles jaune or à lobes profondément découpés, ailes des samares très rapprochées, Ribes graffithii dégingandé à la recherche de la lumière, Rhododendron niveum, arbre national,Rhododendron wightii et campylocarpum complètent l’inventaire immédiat de cette cabane réunissant à mon retour la totalité des membres de l’expédition, porteurs, cooks, sherpas et trekkeurs. L’ours local a très mauvaise réputation car personne n’ose trop s’éloigner du refuge.

Le départ du lendemain est joyeux car nous allons traverser une forêt primaire dense mais très humide. Nous progressons lentement à travers une végétation faiblement éclairée, les pieds dans l’humus détrempé, enjambant trop souvent les énormes troncs des arbres Cyclabalanopsis, Phoebé, Lithocarpus, Castanopsis qui mériteraient de figurer plus abondamment dans nos collections botaniques sur le littoral marin. C’est du moins ce que je pense en cherchant désespérément les glands ou châtaignes de ces arbres dont on ne voit que le tronc couvert de mousse.

Chaque tronc sert de refuge à une quantité de plantes épiphytes : superbes orchidées vivant de l’air du temps et notamment lesPleione praecox, clochettes pendantes blanches violettes se partageant la place avec l’Agapetes serpens et le Dendrobium fimbriatum.

Les toiles d’araignées de mousses aériennes dans cette obscure forêt deviennent oppressantes. Les multiples flaques d’eau stagnantes ralentissent notre allure et très rapidement le bas des pantalons prend la couleur de la terre tourbeuse.

Le Sirdar concentré sur son explication tout en fin de propos de rassurer une femme du groupe constatant la présence de vers à l’allure chaloupée prenant possession de ses chevilles, puis des mollets ...

C’était bien la rencontre avec les sangsues qui ne vont plus nous quitter pendant cette très longue descente qui nous amènera à 2200 mètres d’altitude.

En bordure de torrent, dans une clairière, chacun met à profit la pause pour inspecter minutieusement les chevilles, mollets et parfois la taille. Elles sont encore, malgré la saison avancée, actives et déjà les premières pertes de sang dégoulinent le long des jambes.

Chapitre 4

Personne ne fait attention à la superbe araliacée, colonisant les espaces frais en bordure de ce torrent, étalant son feuillage découpé en dentelle s’échappant d’un bâton épineux de 2 mètres de haut. Il s’agit du Tervesia palmata relativement commun dans la région cédant la place à cette magnifique fougère qu’est le Pieris wallichiana.

Cette fougère haute de 3 mètres et plus s’organise sur 3 branches terminées par une feuille de près de 2 mètres reliant l’attention d’une grande partie de ces montagnards des Alpes, heureux de s’être débarassés des sangsues indésirables, c’est du moins ce que tout le monde pensait à cette heure. En fait, il n’en était rien car 2 heures plus tard, certaines se trouvaient encore dans les bagages.

La faible luminosité dans la forêt accélère l’impression d’oppression. Quelques

Pleione sp s’enhardissent à coloniser les faibles espaces recevant un peu de lumière. Les mousses installées dans les arbres pendent ci et là, augmentant la sensation d’étouffement. Les chaussures sont trempées depuis quelques heures, les pas soutenus deviennent mécaniques et en silence, chaque membre du groupe avance espérant sortir de cette opacité.

Quant à moi, chaque clairière est minutieusement inspectée du regard et c’est ainsi que le Cinnamonum tamala superbe lauracée, couvert de ses fruits noirs borde le sentier à présent très dégagé. Cet espace de lumière, très rapidement, cède la place au feuillage vernissé du Quercus lanata, chêne de la section des Cyclabalanopsis associé à l’étage inférieur à unMerrilliopanax alpinus, araliacée de 5 mètres de haut, abandonnant progressivement ses énormes feuilles dont la forme rappelle celle du tulipier chinensis.

Mécaniquement, je reprends le rythme de la descente. Quelques centaines de mètres plus bas, le groupe m’attend. L’ensemble s’obligeant à surveiller ces petits vers noirs logés sous l’épais feuillage recouvrant le sentier. Mais bientôt, nos sangsues devraient disparaître avec la sortie de la forêt.

Le campement auprès d’une école sera le dernier de ce voyage fort plaisant par certains aspects, botanique notamment, et discutable par l’exclusivité des échanges qui se sont concentrés sur les Alpes et les habitants, réduisant l’intérêt du dépaysement.

Plantes installées dans l'Arboretumm issues des récoltes de graines

  • Deutzia calycosa
  • Mahonia salweinensis
  • Sorbus ursina
  • Andrachne decaisnei
  • Polygonum molle var. rude
  • Buddleja forrestii
  • Buddleja farreri
  • Buddleja crispa