Journal de voyage

Entre TIBET et NEPAL, la longue traversée du col du MANASLU

Nous sommes au printemps de l'année 2002. Gilbert, correspondant d'une agence grenobloise spécialisée dans les activités de montagne, accueille à l'aéroport de Katmandu le groupe composé de 8 participants, dont 4 médecins.

Les formalités expédiées, nous prenons, 24 heures plus tard, le bus pour Drughat Bazar, village de regroupement des porteurs népalais, recrutés par le Sirdar, responsable de l'ensemble de l'équipe locale, chargé d'assurer la logistique pour les trois domaines d'incursion autour du MANASLU, montagne de 8156 mètres.

Cette montagne située à quelques milles terrestres de la province automne du Tibet est voisine de la région des annapurnas,célèbre à travers le récit de Herzog, premier vainqueur de cette montagne en début des années 50.

Les premières chaleurs en fin d'après-midi de ce mois d'avril provoquent somnolence et baîllement après les 8 heures de bus sur une route parsemée de carcasses de véhicules entre Katmandu et Gorkha. Cette relative somnolence est interrompue par une discussion très vive entre le Sirdar, ancien moine bouddhiste, et le représentant des porteurs locaux. Ce dernier, nous a-t-il semblé, était en désaccord sur le montant proposé pour transporter les charges pendant les vingt jours de trajet de ce trek. Il est le seul à s'exprimer. Quelques regards gênés s'échangent avec les autres porteurs et Sherpas, solidaires du Sirdar. Les Sherpas sont très souvent issus du même village d'origine du Sirdar, voire de la même famille.

Une entente provisoire semble acquise après une heure de discussion, puis le groupe se met en mouvement, rejoignant 400 mètres plus haut, un champ loué par un villageois de Kor Sanadera. Ce villageois, venant seul au devant du groupe, explique qu'il ne serait pas bon de traverser son village. Poursuivant ses explications, il précise que la plupart de ses habitants sont en hostilité ouverte avec les autorités népalaises.

Le drapeau rouge "maoïste" flotte sur un mât fixé sur la plus haute maison du village. Une délégation de douze hommes à l'arrêt, au pied d'une série d'escaliers de pierre, très courtoisement, dans un anglais approximatif, s'enquiert de nos motifs à s'enfoncer dans leur région. Laissant le soin à Didier, guide de haute montagne, responsable de l'expédition, le soin de les rassurer sur nos intentions, je m'empresse de récolter les fruits du Prunus cerasoides, comparable à tout point de vue avec celui de son cousin européen Prunus avium.

C'est une véritable aubaine, en six années de voyage dans ce pays, c'est la première fois que je suis confronté avec cette situation. Il est vrai que la double rangée de ce prunus d'exception, planté de part et d'autre de ces interminables marches de pierre conduisant au village, m'a franchement facilité cette récolte habituellement inaccessible dans les sous-bois à ce niveau de végétation.

Le village soigneusement évité, les sacs rangés dans la tente, le thé servi, apparaissent deux jeunes femmes accompagnées de leurs enfants.

Bredouillant quelques mots, probablement de regrets pour l'attitude des hommes de la délégation maoïste, les deux jeunes femmes proposent fruits et légumes.

Un incident, loin de notre regard, s'est en effet déroulé quelques temps auparavant ; le Sirdar, fort probablement, a du payer l'impôt révolutionnaire pour se débarrasser une bonne fois de toutes sollicitations musclées qui auraient pu nous accompagner durant cette longue marche nous conduisant à Larkya, col de 5010 mètres, à quelques pas de la frontière chinoise. Un Jasminium dispernum à floraison blanche teintée de rose, entremêlé avec un rubus à feuilles de vigne, très fréquent à cet étage, attire l'attention des compagnons et compagnes par son parfum puissant.

Une concentration de Trachycarpus fortunei possédant le stipe dégagé de leur chanvre matérialise l'accès à la pagode excentrée du village. Mais est-ce bien le fortunei !

Je me souviens de la présence dans la campagne aux environs de Dali (Yunnan) d'un palmier largement présent dans les jardins. J'avais été tenté de l'identifier comme étant le martianus. Mais les exemplaires en culture à l'institut botanique de Kumming ne prêtaient à aucune confusion. Il s'agit bien du fortunei, mais dépourvu de son chanvre. Mais alors lesTrachycarpus fortunei fréquents en Bretagne seraient issus d'une souche unique ! Cette question restera sans réponse.

Le réveil, bien avant le lever du soleil, est pratiquement général. Il est vrai que toute la nuit, sans interruption, un oiseau perché sur Ficus bengalensis et Schima wallichii a généreusement sollicité sa compagne perchée à quelques centaines de mètres de là, répondant avec grande régularité au chant répétitif de son compagnon. Les alsaciens, fort bruyamment, commentant leur court sommeil, sont invités, sans ménagement, à respecter le sommeil du guide français ayant adopté le principe de ne pas se lever avant 6 heures.

Le petit déjeuner avalé, quelques règles de sécurité rappelées, le groupe s'ébranle sous un ciel sans nuage. Le trek démarre véritablement ce jour à travers quelques villages situés de 800 à 1600 mètres d'altitude. Le Sirdar, en conversation avec un villageois, nous interroge sur notre capacité à intervenir auprès de l'épouse de ce dernier, qui depuis bientôt 2 jours, tente de mettre au monde son bébé. Guy, Jean-Pierre, Maryse et Colette, tous et toutes pratiquant la médecine libérale, la chirurgie, s'empressent d'apporter leur concours.

Trente minutes plus tard, sourires aux lèvres, coq sous le bras offert par le papa, le groupe médical annonce, non sans fierté, la naissance d'une très petite fille. L'époux, les accompagnants, ne cessant de remercier Guy tout particulièrement, annonce la bonne nouvelle aux habitants de ce village. Très rapidement, l'équipe médicale ainsi constituée est immédiatement sollicitée pour exercer leur art. Les infections, blessures, malformations etc… sont présentés à ces hommes et femmes ayant, en 30 minutes, délivré une patiente dont la fin de vie était probable sans leur intervention. A présent, il faut quitter le village, mais très rapidement, la réputation des "French Docteur" allait nous précéder et franchir la frontière.

Lors de la montée régulière, apparaissent de plus en plus fréquemment les touffes gracieuses et élégantes deDrepanostachyum falcata, bambous cespiteux alternant avec le Drepanostachyum intermedium, haut de 4 mètres et plus, balançant ses cannes couvertes d'une pruine bleu pétrole, sous l'action de la brise à l'approche d'une crète. La rivière, en fond de vallée, serpente au milieu des parcelles en terrasse couvertes de jeunes plantules de riz.

Nous admirons tous la méticulosité des paysans entretenant les lopins régulièrement noyés par un système d'adduction d'eau réglementé par un comité de villages chargé de répartir équitablement la quantité d'eau nécessaire pour la culture du riz.

Nous devons bientôt quitter l'étage du riz laissant la place au millet, et plus rarement au Polygonum connu sous le nom de blé noir ou sarrasin largement cultivé au siècle dernier en Bretagne. Cette plante est présente à l'état sauvage dans certaines régions du Népal et notamment, j'ai pu l'observer dans le Solu Kumbu, situé à 100 kms à vol d'oiseau au sud de l'Everest.

Pour l'instant, une touffe de Polygonum capitata retient mon attention car la forme blanche n'est pas courante en culture dans nos jardins. Les fourrés apparaissent dans lesquels le Polygonum molle s'est installé en présentant sa forme volubile tentant de prendre d'assaut l'Hydrangea heteromalla et deutzia compacta. C'est un polygonum curieux pouvant atteindre 8 mètres et plus en s'appuyant sur les troncs et branches. Relativement résistants au froid, il forme un complément très intéressant en Bretagne littorale dans la haie bocagère.

A présent, la culture en terrasse est bien dernière nous, le sentier se perd dans les premiers bosquets de Cornus capitata, hauts de 8 mètres et plus, les spécimens les plus âgés peuvent atteindre 15 mètres de haut et 10 mètres de large. Sur une berge de rivière, coincée entre les nombreux arbustes présents, un Viburnum mullaha encore chargé de ses derniers fruits noirs aplatis répartis en ombelle se dispute la place avec le Coriaria napalensis et le Daphne retusa, couverts de baies de couleur jaune/orange. Le Sherpa serre-file, grimpant aux arbres, pliant les branches, écarte avec précaution l'Urtica dioica, atteignant parfois 2 mètres et particulièrement urticant. Cueillant les drupes du Rubus ellipticum, haut de 2 mètres et plus, campé sur des tiges raides couleur ambre ; Il me les présente dans un feuillage gris pâle de ce que j'identifiais, sans trop de difficultés, comme étant la feuille du Buddleja crispa.

Le temps passant, afin de ne pas trop retarder la progression du groupe, j'accélère le pas laissant derrière moi nombres d'espèces que je pourrai identifier plus loin et plus haut. Guy, le médecin-type Docteur Schweitzer - son épouse également médecin, me confiait qu'il rêvait d'une carrière au service de la population africaine. Je le retrouve déjà entouré de quelques népalais intrigués par les soins qu'il apportait à un porteur souffrant depuis de nombreuses années d'une blessure ayant provoqué l'hypertrophie d'un bras. Je suis très heureux, me dit-il, d'avoir une excellente excuse, de m'arrêter pour soigner les habitants. Et moi donc, pensais-je, d'avoir un complice involontaire pour retarder le rythme de la progression, car Didier, notre guide, se révèle insensible à l'émotion ressentie en rencontrant les végétaux mythiques himalayens.

Les repas du soir sous la tente mess, partagés avec l'ensemble des trekkeurs, accompagnés de l'officier de liaison, sont le moment privilégié pour évoquer les rencontres et surprises de la journée. Préalablement, avant de saisir les couverts, une prière chantée sous l'autorité de Guy "notre french doctor" puisée dans le répertoire des carabins, annonce l'arrivée de la soupe.

Curieusement, notre officier de liaison, Brahmane de son état, nous accompagne dans la mimique gestuelle ponctuant chaque étape du chant relatant les formes rondes du ventre.

Le Brahmane ne s'attire pas la sympathie des femmes du groupe, des Sherpas, des porteurs et pour ma part, je m'interroge sur sa présence, à mes côtés, lorsque je m'approche des arbustes et arbres présentant un grand intérêt pour mes observations. Il se mettra en grandes difficultés plus tard au sommet du col de Layrka (5010 m) en progressant trop lentement sans se soucier que l'ensemble du groupe se détachait progressivement. Pour l'instant, à l'approche de la frontière tibétochinoise, il nous est précieux pour éviter tout heurt avec les frontaliers.

A présent, nous sommes en pays bouddhiste ; de nombreux singes accaparent notre attention durant une bonne dizaine de minutes. Ils n'ont pas bonne réputation auprès des porteurs issus généralement du monde agricole. Il est vrai que le chapardage familier de cet animal ne provoque pas de sympathie particulière de la part de ces paysans très heureux, par ailleurs, de participer à ce trek. En effet, les émoluments qui leur sont versés à l'issue de la longue marche leur permettent très souvent de régler la moitié de la dépense des matériaux nécessaires pour la construction de leur maison.

Quantités de murs de mani (pierres ornées de gravures bouddhistes) et drapeaux de prières flottant au vent nous accompagnent sur près de dix minutes de marche.

Dans un éboulis d'immenses rochers arrondis par l'érosion, à l'abri des humains, perchés sur les plus hauts volumes, les singes décortiquent soigneusement les dernières baies du Cotoneaster acuminatus, installé entre les blocs, bien repérable par ses feuilles rouge orangé.

Ligaon, Sho, Lo, magnifiques villages tibétains, désertés pour le travail des champs, sont derrière nous. La forêt laisse apparaître, de temps à autre, le sommet du Manaslu

(8156 m) et de l'Himal Chuli, un modeste 7000 m. Nous longeons le Kung Gyen, glacier (3900 mètres environ), après une montée raide nous faisant découvrir l'imposante face est du Manaslu invaincue à ce jour, et l'on comprend pourquoi en la regardant !!!

La rivière franchie, nous amorçons une descente nous conduisant au superbe village de Sama (3360m). Puis une petite montée jusqu'à Sama Gompa (couvent bouddhiste), et c'est la fin de l'étape du Jour. Profitant des derniers rayons de soleil, une trentaine de moines installés en cercle, un peu excentrés du couvent, récitent les prières sous l'autorité d'un vieux moine. Le rythme monocorde des prières est stoppé par notre arrivée déconcentrant l'attention de nos moines curieux de rencontres. Ils nous invitent à s'asseoir derrière eux ; le rythme reprenant, certains d'entre nous, après la progression de 6 heures de marche, piquent du nez, déclenchant le regard furieux de Christian, notre conservateur d'une bibliothèque régionale, estimant que l'honneur fait de nous autoriser à s'asseoir à leur prière ne pouvait être entaché d'une telle désinvolture. Il n'était pas au bout de son étonnement car Guy, s'oubliant totalement, lâchait à chaque inspiration d'air, un bruit qui ressemblait fortement à ce qui est appelé, simplement, un ronflement.

Cette scène, ayant entraîné le courroux définitif de Christian, est heureusement interrompue par le gong caractéristique annonçant la pose de 3 minutes, le temps d'avaler un thé brûlant servi par un moinillon hilare ayant au passage laissé traîner sa main dans la barbe de François, huitième membre de cette aventure.

Les tentes installées, le second thé servi, Annette retirée dans la tente mess semble plongée dans un sommeil apparent. Professeur d'éducation physique auprès d'une direction départementale, courant sur les sentiers, virevoltant à droite à gauche, curieuse de tout et notamment de mes observations botaniques, cette dernière semble mal en point.

Nous ne sommes qu'à 3360 mètres ; certes, nous étions 2 heures plus tôt à 3900 mètres, mais la descente n'a pas été suffisante pour ralentir le mal de tête qui l'accompagnait depuis le début de la journée. Didier, notre guide, diagnostique un mal de montagne, l'invite à prendre un "Diamox", lui recommande de se mettre dans le duvet après avoir bu 2 à 3 tasses de thé, et évoque avec son compagnon l'éventualité d'une descente, car il nous reste à monter 1740 mètres. La double rangéede Betula utilis délimitant la propriété monastique contrastant énormément par son extrême propreté face à l'amoncellement de déchets de notre civilisation à l'extérieur de la propriété des moines. Ces bouleaux, vieux de 100 ans peut-être, sont remarquables par leur écorce tirant franchement sur le rose.

Aucun sujet n'est émondé ; la ramification démarre à quelques décimètres du sol. Les branches basses sont encore dotées de graines volant au vent, dès que l'on touche vigoureusement la ramure.

Quelques berberis, et notamment la forme angulosa partage avec quelques Caragana gerardiana le tapis herbacé encore jauni par les mois de neige d'hiver.

De retour après ces investigations botaniques, j'apprends la désapprobation des moines sur l'implantation de la tente "latrines" qui vient d'être déplacée de 200 mètres au-delà de leur propriété. Nous comprenons leur attitude et s'excusant de ne pas avoir cerné rapidement leur souci d'entretenir leur propriété face au laisser aller du village très proche.

La nuit froide - 6° centigrades n'ont pas permis à Annette de récupérer. Les nausées apparaissant, Didier prend la décision de la faire accompagner, ainsi que son conjoint, par un Sherpa et deux porteurs, sur la vallée que nous venons de quitter. Pour eux, c'est la fin du trek, et c'est avec beaucoup de regrets que nous les voyons descendre le sentier.

C'était la solution de sagesse. Il convient de noter que l'aventure en montagne doit être accompagnée de prudence. La présence d'un guide de haute montagne me parait être indispensable lorsque nous sommes confrontés à la neige, et la glace. Les maux liés à l'altitude pouvant entraîner la mort en cas d'obstination à poursuivre les montées sont rapidement décelables par n'importe quel guide de haute montagne.

Nous allons les retrouver à Katmandu à Notre retour. La récupération a été franchement spectaculaire 600 mètres plus bas, avouait la malade. Les maux avaient disparu comme par enchantement. Nous quittons l'aire du campement sans trace de notre bivouac.

Les moines, saluant notre départ, nous annoncent que notre médecin allait rencontrer un tibétain d'exception. Que voulait-il dire par là ? Le Sirdar, lui aussi ancien moine, restait lui aussi très vague.

Pour l'instant, nous rencontrons un groupe en descente n'ayant pu traverser le col, par suite d'enneigement excessif des dernières journées. Didier décide la poursuite jusqu'au dernier village avant le col de Layang (5010 m). Une marche dans une vallée d'altitude couverte de berberis mucrifolia, berberis caduque présentant une coloration automnale flamboyante exceptionnelle.

Un Juniperus macropoda majestueux signale la présence du mani cachant à notre approche les fréquents troupeaux de Yaks, paissant les premières feuilles de l'année, après l'enneigement hivernal.

Un Evonymus fimbriatus garni de quelques graines domine les Juniperus recurva mutilés par les troupeaux occupant apparemment toute cette vallée proche des 4000 mètres. Le groupe m'attend plus loin, et sans un mot à mon arrivée, reprend sa progression. Au loin, nous apercevons le village tibétain installé au pied d'une muraille haute de quelques centaines de mètres. Le soleil est déjà bas, nous accélérons le pas, le froid est plus vif, et en silence, nous progressons afin d'arriver avant que le soleil disparaisse derrière les montagnes environnantes.

Une fois installés aux abords de ce village de quelques âmes, regardant le sentier d'altitude, qui devrait nous amener à 4300 mètres, débarrassés de toute végétation ligneuse, surgit, je ne sais d'où, un immense personnage couvert d'une houppelande en laine de Yak, sanglée à la taille d'un ceinturon laissant pendre un tube de cuir long de 20 centimètres, coiffé de la toque tibétaine et chaussé de bottes de cuir grossièrement cousues, parlant une langue totalement inconnue aux deux porteurs occupés à déposer leur charge. Visiblement, ses propos, aidés de gestes, ont provoqué la sortie successive de tous les Sherpas et collègues trekkeurs, dont Guy, notre médecin, ne se séparant jamais de sa "medecine box". D'autorité, notre personnage s'avance vers Guy, le Sirdar traduisant, annonce qu'il est venu rencontrer son collègue médecin, étant lui-même Chaman/guérisseur.

Venant du Tibet, il voulait rencontrer son collègue dont la réputation avait franchi la frontière chinoise. Le dialogue étant limité, après forces effusions, il montra ses outils médicaux logés dans le tube - section probable de bambou recouvert de cuir. Quelques aiguilles, lames et autres objets composent sa trousse médicale. Avec insistance, montrant du doigt, il demande d'examiner la valise de Guy. Un échange cérémonieux se déroule entre ces deux personnages, l'un montrant, gestes à l'appui, l'utilisation de tel ou tel instrument, l'autre

- le tibétain - faisant de même de son côté. Manifestement, il insistait sur un endroit de son corps, revenait sur cet endroit en montrant les abondantes pilules colorées.

Visiblement, nous comprenons que, malade, il venait chercher de l'aide auprès de la médecine occidentale, son art ne lui étant d'aucun secours pour se soigner. Le colosse, haut de 2 mètres, ayant affronté 8 heures de marche dans la neige en évitant les gardes frontières chinois, méritait toute attention.

Après un diagnostic approximatif, doté d'une panoplie de pilules cédées par Guy, il reprenait son retour en fin d'après-midi vers le Tibet. La proximité immédiate de cet homme très courageux, dégageant une forte odeur de thé rance mêlé de fumée, se lavant à chaque printemps, était à peine soutenable. Ce constat est fréquemment observable auprès de la population vivant dans les vallées d'altitude.

Un second personnage attendant le départ de notre Chaman s'avance, et toujours avec l'aide du Sirdar, annonce qu'une vache Yak tente de vêler depuis plus de 48 heures à une demi-heure de marche de là. L'équipe chirurgicale reconstituée, un des membres frustré de ne pas avoir été invité par ses collègues à intervenir sur l'accouchement de notre népalaise se promet, cette fois-ci, de ne pas se laisser déborder par l'hyperactivité de Guy.

Il annonce que voulant reprendre la main, après 6 années de direction d'un centre de longue durée en qualité de médecin directeur, il entend procéder à la mise bas du veau, sous l'autorité de la chirurgienne de 1,55 m de haut, dotée depuis 2 mois de son diplôme.

Ces joyeux drilles se mettent en route, suivant le propriétaire du cheptel. Une heure plus tard, les voici de retour, annonçant qu'ils n'avaient pas pu sauver ni le veau, ni la vache. En fait, disaient-ils, l'intervention était trop tardive. Le propriétaire avait fait quémander un hindouiste pouvant, sans état d'âme, procéder à la mort de la vache, qui a agonisé des heures et des heures durant. Mais ce dernier étant appelé dans une autre vallée, aucun bouddhiste local ne se serait autorisé à tuer un être vivant !!!

Le lendemain, nous reprenons notre route pour se mettre en attente au pied du col, sorte de veillée d'armes avant les 12 heures de marche dans les 80 centimètres de neige tombés depuis quelques jours. L'inventaire botanique se résume à la cueillette de graines de Primula sikkimensis var. sikkimensis se détachant des névés partiellement fondus sous l'action d'une source utilisée par le Cook pour notre soupe chaude à base d'ail, légume fortement recommandé pour lutter contre le mal des montagnes frappant indifféremment népalais et européens. Le lendemain à 3h30, en colonnes, à petits pas, Didier menant le rythme, lumière frontale éclairant le trajet emprunté, nous nous engageons pour 13 heures de marche. Sans trop s'attarder sur cette traversée, il convient de noter, là encore, que la connaissance de cet environnement hostile est totalement indispensable.

Notre Brahmane se laisse distancer, apparemment personne ne se préoccupe de cette situation. Il est vrai que l'effort étant très soutenu, on réserve toute son énergie sur sa personne et on oublie volontiers les membres n'ayant pas d'autre part attiré une grande sympathie.

Les quelques pas d'un tigre de neige relevés par le Sirdar nous laisse perplexe et sans réfléchir de plus, nous poursuivons notre traversée finale du col atteint à 14h30. Le regroupement s'effectue à la sortie du col, tout le monde est là sauf notre officier de liaison. Les échanges entre népalais dégagent des diversités d'appréciation de la situation et l'adjoint du Sirdar, jumelles en bandoulière, se trouve affecté à guetter son arrivée dans le champ de visée. La neige fraîche cache un sol glacé, glissant, et c'est avec prudence pour certains, témérité pour d'autres, que nous nous engageons dans cette pente de 30 %. Les arrivées

situées à 1400 mètres plus bas sont très étalées. Certains glissant volontairement sur leurs pieds, d'autres involontairement sur leur fond de culotte, voire sur leur sac à dos ; tous évitant la vaisselle dévalant bruyamment la neige et les rochers ayant échappé d'une hotte portée par un Kitchenboy.

Fort heureusement, les rochers bien apparents ont protégé des projectiles cette troupe, ébahie d'avoir traversé ce long col, école de la souffrance pour certains, excellent entraînement pour d'autres. A 19 heures, l'officier de liaison apparaît au campement ne lâchant que les mots suivants : "J'ai cru mourir !" et s'engouffrant sans rien ajouté dans sa tente, on ne le revit que le lendemain à 6 heures.

Bimdakhati (3650 m), dernière localité avant le col, est équipée d'une infrastructure d'accueil pour équipages de mulets et chevaux de montagne. De la fonte des neiges en altitude, des équipages se louent aux habitants des vallées voisines fortement attirés par les achats des équipements en territoire chinois présents dans les étals des villages de montagne.

Les maisons d'habitation regroupées au pied d'énormes blocs de rochers coupent cette immense prairie bordée, de part et d'autre, de versants livrés en pâture aux animaux de bât en attente. Certaines tâches jaune clair se détachent des herbes desséchées, il s'agit d'un bambou en piteux état, après un séjour de quelques mois sous la neige. Nous sommes à la limite supérieure de présence de ce type de végétaux qui s'avère être un Drepanos tachyum spatiflora accompagnant quelquesSorbus microphylla toujours chargés de leurs fruits rose de l'automne précédent. La végétation ne s'est pas pour l'instant réveillée, la présence des névés laisse penser que quelques jours plus tôt, la neige recouvrait l'ensemble de cette vallée d'altitude.

L'immense massif du Peri Himal a absorbé le soleil, et sans trop attendre, le repas du soir vite expédié, après cette longue journée, nous nous enfonçons dans nos sacs de couchage, bercés par les hennissements nerveux des chevaux, à l'approche de congénères.

La plongée dans la vallée de TIBE

Le rituel matinal expédié, nous plongeons dans cette vallée prairie bientôt couverte d'une abondante végétation : Piptantus nepalensis couvert des ses fleurs jaunes, Pinus wallichiana imposant par leur taille, Abies spectabilis très souvent décapité par la foudre, Cotoneaster bacillaris, haut de 7 mètres et plus et couvert de baies rouge vif. Un magnifique spécimen deRhododendron arboreum forme alba attire l'attention de l'ensemble de l'équipe frappé par cet immense cône de 8 mètres de haut, couvert de fleurs blanches, écrasant de part sa présence, le Styrax Hookerii tentant de rivaliser du haut de ses 6 mètres, toutefois.

C'est un véritable enchantement que de dévaler cette descente qui n'en finit pas. La halte pour le déjeuner sur l'herbe se termine lorsque j'arrive à la hauteur du groupe au repos depuis bientôt une heure. Il s'empresse de m'inviter à porter mon regard sur l'immense crique ouest du Manaslu impressionnant certes, mais surtout il voulait me demander des explications sur l'ensemble de la population de bambous desséchés sur pied. L'absence de trace de feu visible m'oblige à penser que la floraison de bambou composant l'ensemble de ce tombeau, probablement ancienne moraine, en est la cause.

Cela m'a interpellé lors de mes premiers voyages, mais force est de constater que l'ensemble de la population disparaît en même temps, laissant les graines régénérer le même territoire, qui dans quelques années, sera rendu impossible à toute progression humaine à travers cette concentration de tiges, hautes de 4 mètres et plus.

A présent, le sentier se rétrécit, les abords sont travaillés par les paysans soucieux de renforcer leurs clôtures malmenées par les bêtes fugueuses.

Le Berberis wallichiana, haut de ses 3 mètres et parfois plus, encore abondement paré de ses fruits noirs est consciencieusement coupé sur les côtés et installé dans cette haie composée principalement de ce berberis, de Poncirus Trifoliata et de Rubus paniculatus, tous installés dans ce dédale de végétaux armés pour dissuader les utilisateurs du sentier à entrer dans ces parcelles jardinées.

La poursuite de la descente jusqu'à Marsyandi, et la rencontre avec les trekkeurs autour des annapurnas marquent la fin d'un voyage riche en émotion. Nous voici dans un carrefour de sentiers très fréquentés. Nous prenons possession d'un lodge et le repas est précédé d'une série d'apéritifs locaux sanctionnant la réussite de ce circuit.

Nous allions rentrer dans ce monde de basses vallées, mais c'était sans compter sur l'extrême conscience professionnelle de Guy. Invité à formuler un diagnostic sur le cas d'un népalais soutenu par deux compatriotes, grimaçant de douleur, montrant le bas ventre de sa main, ayant fait interruption auprès du groupe savourant les premiers conforts matériels après 3 semaines de vie spartiate.

Après un examen médical silencieux, entrecoupé des avis prudents de ses collègues médecins, peu enclin à renouveler les exploits observés en altitude, il décide que la situation devait être traitée en urgence. Soupçonnant une péritonite aiguë, il nous invite à débarrasser la table afin de procéder sans attendre à l'intervention chirurgicale d'ablation du péritoine, cause de la souffrance maintenant accompagnée de spasmes de douleur. La stupéfaction se lisant dans le regard de notre chirurgienne, l'incompréhension de son épouse devant tant d'empressement, Jean-Pierre nutritionniste de spécialité, directeur médecin d'un établissement de moyen séjour, suggère que cela pourrait attendre demain, car il avait déjà observé une métamorphose sur le visage du népalais ayant saisi la situation grâce au Sirdar traducteur.

Après quelques hésitations, il devenait urgent d'attendre. En effet, le personnage déclarant qu'il allait attendre chez un voisin, s'éclipsa, traînant toutefois les pieds, toujours soutenu par ses deux collègues. Le rendez-vous de la consultation fixé le lendemain à 8 heures n'ayant pas été respecté, nous reprenons le chemin de terre pour la suite de notre voyage.

A présent, de nombreux hommes et femmes arpentent la rive de la rivière menant à Syange (1150 m) parmi cette population colorée, allant et venant, beaucoup d'européens et quelques japonais prenant le circuit classique des annarpurnas. La silhouette d'un népalais attire l'attention de Colette. Il descend d'un pas alerte le chemin de terre bordé de Polygonium capitata. Elle m'invite à conserver mon allure, tandis qu'elle accélère la sienne pour se mettre à la hauteur de notre homme, qui soudainement reconnaissant un membre du corps médical, se trouve pris d'un mal mystérieux provoquant courbures, grimaces de douleur et ralentissement spectaculaire de l'allure. C'était bien notre homme de la veille ayant échappé de justesse au scalpel de Guy.

Il convient de noter que les molécules destinées à la pharmacie ne sont pas courantes et que, parfois, tout est mis en œuvre pour se les procurer, quitte à forcer les situations. Après un échange verbal, suivi de quelques gestes, notre homme comprend que nous ne lui en tenons pas rigueur, et son allure revient normale, lorsque le Sirdar échange avec lui quelques mots de complicité.

En quête du palmier du Népal

La superbe cascade au village de TAL retient l'attention du groupe, tandis que la mienne se porte sur la crête de la falaise rocheuse dominant le village sur laquelle se découpe la silhouette caractéristique du palmier. Est-ce le Trachycarpus martianus???

Bientôt, apparaissent les premiers palmiers à quelques mètres du chemin. Certes, il ne possède pas les fibres entourant le stipe caractéristique de l'espèce fortunei, mais est-ce pour autant le martianus tant recherché lors de mes précédents voyages. Je ne saurais trop le dire, car l'étroitesse du chemin et le dénivelé trop abrupt aidant, je n'ai pas pu observer les détails qui auraient pu lever le doute.

Anne, distraite, absorbée par la mise en œuvre de sa caméra, oublie de laisser suffisamment d'espace entre elle et les chevaux de bât chargés de sacs de riz, de part et d'autre de l'animal. La rencontre entre son sac à dos et la charge des animaux la projette à bas, roulant et tendant de s'agripper à toute végétation avant de tomber dans cette rivière, située à cet endroit à 50 mètres plus bas.

Tout se termine bien, car affairé à saisir les détails du palmier, je me trouvais dans sa trajectoire ; le cri aidant, je me suis contenté de la bloquer avant qu'elle ne dévale le reste de la pente.

La suite du voyage se termine dans un de ces nombreux restaurants bordant la fameuse route des annapurnas, véritable autoroute de trekkeurs, ou la poésie me parait, 8 ans après mon premier séjour au Népal, absente.

Jean Merret
Avril 2002