Journal de voyage

Le tour des Annapurnas

Après quinze saisons de navigation de plaisance, je me suis mis à rêver d’une terre ferme sans souci d’intendance, de logistique et d’encadrement.
La responsabilité de chef de bord entraîne des situations qui ne variaient pas fondamentalement de ma pratique professionnelle de responsable d’établissement public de santé.
En ce début d’année quatre vingt dix, je me suis trouvé dans un groupe de 15 randonneurs au départ de Katmandu pour un voyage en bus de 8 heures pour la région proche de GORKHA (1150 m.).
Didier, notre accompagnateur de montagne nous présente le responsable népalais (SIRDAR) au départ, et tout ce monde s’ébranle pour 22 jours de marche autour des 4 pics que constitue les Annapurnas.
Ce sont des montagnards européens, pratiquement tous rompus à des journées de sortie en montagne ; quelques uns ayant effectué quelques randonnées de plusieurs jours dans les Alpes.
La traversée des villages sont pour beaucoup d’entre nous, occasion de rencontre avec une culture façonnée par la montagne, et quelle montagne, puisque le passage du col le plus haut est estimé à 5450 mètres.
Pour l’instant, peu de membres du groupe s’interrogent sur les facultés à monter à cette hauteur.
Georges, originaire du centre Bretagne, vivant depuis près de 40 ans en Haute Savoie, déclarait à qui voulait bien l'entendre, qu’il lui était familier de faire un 3000 mètres la journée.
La suite sera différente car monter à une altitude dépassant les 4000 mètres et redescendre le soir même en vallée ne présente pas du tout la même problématique.

Après quelques journées d’approche des Annapurnas

Après quelques journées d’approche des Annapurnas, je découvre les premiers végétaux familiers de nos jardins, Pieris formosaou andromède arbustive, à la floraison en épis de couleur blanc crème, Piptantus nepalensis, légumineuse pouvant rappeler la floraison du genêt, familier dans les jardins littoraux bretons et basques, Viburnum coriaceum, une viorne de toute beauté avec sa parure permanente de feuilles bleu pétrole, tirant sur le vert laineux à la sortie de l’hiver.

Les vallées se suivent et nous gagnons en altitude. Les campements sont installés très souvent proches des villages. Je relève la présence du rosier Omiensis var. omiensii, seul rosier présentant - dit on - quatre pétales au lieu de cinq comme chez tous les rosiers sauvages.

Il possède également la faculté de décourager les chèvres toujours à l’affût de branchages à grignoter.

Il est vrai que le soir, il n’est pas rare que les maîtresses de maison dotées du couteau type de la région ressemblant au couteau GURKA, s’obligent à mutiler tous les arbres et arbustes présentant un intérêt dans la nourriture de ces animaux.

Vous avez compris, j’ai un compte à régler avec cet animal toujours en quête de feuilles et branches de n’importe quelles plantes ou presque.

Dans cet étage de végétation, cette dernière n’étant pas luxuriante, chaque action affaiblissant la plante peut être la cause de prochaines disparitions.

L’absence de confort chez certains trekkeurs est maintenant établie et notamment l’absence d’une « bonne douche » devient le centre de la conversation pour certains.

Fort heureusement pour eux et malheureusement pour l’environnement, un Népalais d’origine tibétaine, toujours à l’affût d’un commerce pas toujours équitable, propose pour quelques roupies une douche chaude…

Le bosquet de Rhododendron arboreum rétrécissant d’année en année, il est aisé de déterminer la source du chauffage.

A part quelques membres soucieux de l’environnement, le reste fait la queue devant une construction fumante abritant du regard les ablutions faisant revivre les douchés. J’observe le silence, mais songe à évoquer ultérieurement cet aspect échappant à nos gaillards et gaillardes de nouveau frais et dispos.

Aux environs des 3800 mètres

Le lendemain, nous nous trouvons aux environs des 3800 mètres. Après une nuit très mouvementée - Georges, mon compagnon de tente, grimpeur émérite et ronfleur à ses heures, a provoqué involontairement mon départ de la tente.

Au petit matin, sous une gelée blanche, à quelques hectomètres de campement de la veille, un homme installé devant un feu propose aux randonneurs un thé brûlant.

Le bosquet de Betula utilis diminue de surface année après année, bientôt il ne sera plus qu’un souvenir.

Ces arbres, deux fois centenaires, accrochés à flanc de la montagne à 4200 mètres d’altitude seront utilisés comme combustible pour le petit confort des voyageurs de passage peu soucieux de connaître l’origine du combustible utilisé. Cette réflexion peut paraître sévère mais tellement réelle.

L’approche du col du "Torang Pass" est maintenant perceptible. La végétation devient rase quelques Ephreda gerardiana, hauts de vingt centimètres se disputent la place avec le Caragana gerardiana armé d’épines masquant la floraison à peine naissante.

Quelques flocons de neige volettent de temps à autre. Le groupe devient silencieux et monopolise les ressources pour affronter les effets de l’altitude.

Le col se devine à présent, une aire herbacée à 4600 mètres sera notre campement et tout le monde s’installe en réunissant les affaires indispensables pour le lendemain.

Jean, membre de l’équipe, très bon marcheur appréhende cette montée de 900 mètres d’un seul tenant à cette altitude. Son compagnon de randonnée connaissant ses capacités, l’encourage à ne pas s’écouter et à monopoliser toutes ses ressources pour le lendemain.

Le dîner est vite expédié, beaucoup de nous s’engouffrent dans le sac de couchage, tout habillés, et tentent de trouver le sommeil qui à cette altitude se résume à une séquence de sommeil suivie de réveil.

Deux heures du matin, Didier notre guide, passe de tente en tente, le cook nous apporte le thé brûlant, aussitôt le sac de montagne préparé, le second thé avalé et en silence, derrière le sherpa de tête, nous prenons en file indienne le sentier maintenant couvert de neige menant 900 mètres plus haut sur un autre versant de la montagne.

Une procession lumineuse en lacets progresse dans cette partie de montagne où le froid vif s’accentue avec l’altitude. Le souffle devient court, les piqûres du froid sur le visage s’accentuent, le rythme est soutenu mais les premiers détachés ont renoncé à rattraper l’équipe de tête.

Je m’efforce de suivre le talon de mon prédécesseur en refoulant toutes autres idées pouvant me déconcentrer.

Deux heures plus tard, les 600 mètres parcourus, l’aurore est perceptible. Dans peu de temps, le soleil devrait nous accompagner au sommet du col.

Par moins 15° centigrade, Marcel - notre breton naturalisé haut-savoyard, accroché à la crinière d’un cheval de montagne loué pour les circonstances par le Sirdar - rompt provisoirement le rythme soutenu.

Certains membres encore très vifs dans leurs réactions, sortent l’appareil photo et saisissent cette scène humiliante du randonneur utilisant les ressources de cet équidé pour traverser ce col. Nous pensons tous à Marcel, ayant fait état de sa pratique quasi hebdomadaire de faire des 3000 mètres, obligé de recourir à un cheval pour passer ce col.

En fait, le Sirdar habitué à ce genre d’événements non exceptionnels, plutôt que de faire accompagner par un Sherpa le retour d’un trekkeur refusant de poursuivre la montée, utilise volontiers les ressources d’un Népalais proposant ses chevaux en attente au pied du col quelques heures avant l’arrivée des groupes.

Il est 6 heures du matin, nous avons gravi 900 mètres en 3 heures de marche par moins 15° centigrade. Le soleil apparaît entre deux sommets.

Sur l’autre versant

Le froid toujours présent, nous reprenons la suite du col sur l’autre versant.

La neige est quasiment inexistante, l’univers minéral offre une descente vertigineuse entrecoupée de gros volumes de roche à peine stabilisés, pouvant, semblait-il à certains, dévaler à chaque moment cette pente constituée d’une succession de cailloux d’origine volcanique roulant à chaque instant sous nos chaussures de marche.

Les premiers porteurs arrivent au sommet du col. Quelques mètres avant l’amorce de la descente, l’un d’entre eux se penchant vers l’avant pour rétablir l’équilibre de sa charge laisse échapper un tonnelet en matière plastique contenant les barres vitaminées du groupe.

Ce bidon roulant, changeant de direction selon les impacts au sol, provoque l’éparpillement du groupe de tête cherchant dans la précipitation refuge derrière les rochers existants.

Certains d’entre nous sont consternés de l’absence d’équipement de ces porteurs, paysans à leurs heures, chaussés de sandales et parfois de chaussettes, et affrontant des conditions météorologiques sévères.

A l’heure de cet écrit, la situation a tout de même changé et dorénavant un équipement type est proposé pour l’agence népalaise responsable de la logistique.

Le bidon est stabilisé 400 mètres plus bas, éclaté, terminant sa course à une dizaine de mètres d’un canadien francophone tentant la traversée du col par le Nord. Ce dernier est encore sous le coup de l’émotion lorsque nous arrivons à sa hauteur.

Il tempête contre les objets descendants de je ne sais où, il tempête contre le mauvais couloir pris sur recommandation - c’est son interprétation - de la Népalaise tenant l'échoppe locale située 1000 mètres plus bas, il tempête contre l’hilarité du groupe découvrant ce personnage haut en couleur, venant de traverser la Chine et poursuivant sa route sur l’Inde, et la bonne humeur était contagieuse, l’heure aidant, il redescend avec le groupe partager le thé offert par notre Népalaise aux voyageurs de cette terre inhospitalière. Il est vrai que le franchissement tardif d’un col situé à cette altitude est franchement dangereux et notre ami québécois fatigué, peut-être 75 ans, a eu la bonne réaction lorsqu’il a vu que la montée l’aurait amené à passer le col peut-être deux heures avant la nuit.

La dégringolade jusqu’à 3200 mètres se poursuit. La végétation est franchement zérophile, le vent est glacial et sec. La mousson ne passe pas la montagne. Les précipitations inexistantes et déjà apparaissent les premiers lopins d'orge irrigués par des canaux captés à partir d'un torrent très proche.

Georges, rasé de près, nous attend à l’entrée des premiers villages après le col, ainsi que les cooks déjà installés depuis quelques heures, toujours soucieux d’offrir le meilleur confort aux membres du groupe.

Trois heures plus tard, les derniers marcheurs arrivent heureux de terminer cette journée redoutée par beaucoup d’entre nous.

Le lendemain, sous un ciel lumineux, nous poursuivons notre route le long des rigoles d’eau de captage pour l’arrosage des parcelles d’orge, de pomme de terre, etc…, indispensable dans cette région faiblement arrosée par les quelques petites dépressions franchissant péniblement cette haute barrière de montagne.

Quelques Salix babylonica - saule pleureur de nos régions - signalent la présence des maisons de terre. Les semailles du printemps ont succédé aux mois de neige et apparaissent sur le haut de nos sentiers les Astragales bleu violet, Astragalus donianus, les Hedysarum manaslense rouge rose.

Sans trop s’attarder sur cette panoplie de végétaux ne supportant pas l’humidité, je poursuis ma quête de plantes pouvant supporter les hivers océaniques. Car pour l’instant, rien de tout ce que je rencontre ce matin ne peut subsister aux hivers pluvieux de l’Atlantique.

Didier, notre guide, nous présente le palais de l’ancien Roi de la vallée proche actuellement de l’ancien Royaume du Mustang, ouverte au public seulement depuis 1991.

Un large lit de galets de près de 600 mètres de large dans lequel coule une faible rivière qui sera à présent notre route.

Le vent de près de 100 km/h, tantôt de face, tantôt de travers, freine notre progression.

Nous croisons les caravanes se dirigeant sur le Mustang ; quelques îlots de terre épargnés par les crues annuelles se révèlent être de véritables trésors botaniques. Buddleia erispa ou farrerii au feuillage gris blanchâtre, Jurinea ceratocarpa, plante naine d’un sombre noir se révélant être précieuse comme colorant naturel pour teindre le tissage de certaines minorités de YUNNAN.

L’Hippophae salicifolia aux feuilles étroites argentées seront les plus importantes observations avant d’arriver à Jomomson, carrefour de rencontres des gens des vallées sous influence de la mousson et des hautes vallées échappant à ce régime climatique.

La descente se poursuit, Georges devance de près de deux heures le groupe. Que devons nous comprendre ?

Une très belle forêt de Rhododendrons arboreum hauts de 15 mètres et plus, d’une circonférence de 5 mètres à 1 mètre au garrot, d’un rouge éclatant, surprend plus d’un d’entre nous habitués à cultiver dans nos jardins des rhododendrons plus modestes. Dans une ambiance constamment humide, un air saturé à 90%, les pieds dans une terre fraîche mais filtrante, une douceur quasi-permanente - nous sommes à 2200 mètres - une pluie quasi-journalière, proche des terres chaudes volcaniques permet en effet à cet éricacée de développer cette dimension.

Cette forêt est exceptionnelle par la concentration de cette espèce qui pourrait être menacée à court terme.

Un renonçant, sous la pluie, assis sur une pierre, médite. Mon voisin, compatissant, partage ses barres énergétiques. Très poliment, mais fermement, il refuse et se replonge dans sa méditation.

L’orage, avec ses précipitations d’eau aidant, nous accélérons l’allure pour nous retrouver au sec dans un Lodge.

A ce jour, le tour des Annapurnas est doté de Lodges et de douches chaudes, m’a-t-on dit !! Et l’aventure, où est-elle ???

Cette réflexion m’est venue beaucoup plus tard quand je commençais à percevoir l’effet pervers de l’exigence de confort réclamée par les européens notamment.

Il semblerait que le gaz en bouteille ait remplacé le bois comme moteur de chauffage et de cuisson…

La suite du trekking ne présentant pas de commentaires particuliers, si ce n’est que c’était le début d’une série de voyages botaniques engagés année après année à travers l’Himalaya, de l’Inde jusqu’au Nord Ouest du Vietnam, en passant par le Sikkim, le Yunnan, la Birmanie, mais ce seront de nouveaux carnets de voyages.